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Auteur Sujet: [Article] Suspension du jugement  (Lu 3569 fois)

[Article] Suspension du jugement
« le: 03 juin 2016, 15:05:54 pm »
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Regardez cette vidéo avant de lire l'article : http://youtu.be/CpDXrvPEPrg?t=59s

Pour ceux qui ont vu le film, c'est un producteur d'opéra (Woody Allen) qui va tomber sur un mec qui chante dans sa douche chez lui et qui va tomber sous le charme. Mais le chanteur n'est à l'aise que dans sa douche, alors le producteur va le convaincre d'amener sa douche sur scène pour qu'il puisse être au top de ses capacités vocales (dans la vidéo on peut voir Woody Allen dans le public). Je parle souvent de cette scène de cinéma qui pour moi est d'un génie et d'un comique ravageurs et qui illustre assez bien la notion de suspension de jugement (ou d'incrédulité) dont j'aimerais parler.

Mais d'abord une première définition et je reviendrai sur la scène de la douche : la suspension de jugement est le contrat tacite effectué entre le spectateur d'une œuvre de fiction et ladite œuvre. Elle est tacite et volontaire dans le sens où on sait que lorsque l'on va regarder Superman, on va se forcer à croire que Clark Kent avec des lunettes est une personne carrément différente physiquement de Superman en costume et sans lunettes. Objectivement il a bel et bien la même gueule mais l'histoire veut que les lunettes soient assez efficaces pour dissimuler une identité secrète. Et puis les autres personnages sont dupes donc s'ils sont dupes c'est que le subterfuge est efficace — de la même manière qu'un spectateur est beaucoup plus convaincu de l'efficacité d'un hypnotiseur si des dizaines de personnes s'effondrent dans le public, de la même manière qu'une personne non religieuse est plus facilement convaincue du pouvoir miraculeux d'un prêtre quand l'assemblée est en transe... mais ici on touche à un autre sujet (pas tout à fait HS mais un peu éloigné du sujet initial) : l'influence sociale sur les comportements, les mouvements de groupe. Et puis tout le scénario est basé sur ce détail (les lunettes) alors si on n'admet pas d'emblée ce postulat, le château de cartes s'écroule et la magie fictive disparaît. On en arrive à un choix cornélien : soit on se laisse berner par le magnifique pouvoir de déguisement des lunettes, soit on éteint la télé (je fais surtout référence à la série télé qui passait sur M6 et que j'adorais).

Et c'est comme ça sur des tas et des tas de films, séries, livres et autres œuvres fictives. On pourrait en citer à l'envi.

Après c'est amusant de faire la différence entre une suspension de jugement volontaire, et une SJ qui serait moins consciente. Et l'on surfe souvent entre les deux dans la vie de veille. Par exemple pendant un film d'action, on peut s'insurger sur le ridicule d'une scène complètement loufoque ou on peut museler son esprit critique pour simplement profiter d'un œuvre dont la seule prétention est de nous emmener dans un monde imaginaire et pour cela il faut bien contourner la réalité. Les réalisateurs de films le savent et les spectateurs aussi. Avant même d'aller voir le prochain James Bond, on sait qu'on va laisser notre cerveau de côté et prendre certaines choses pour argent comptant, par exemple Daniel Craig qui se prend des explosions dans la tronche, circule à moto sur des immeubles en toute tranquillité. Les Américains ont Superman, les Anglais ont James Bond.

Mais il y a aussi la SJ involontaire, moins consciente, et ici on sera plutôt dans une posture où on va se faire manipuler. Et même si on y met tous nos efforts d'attention et de jugement, la personne en face va se servir de nos faiblesses et angles morts de conscience pour nous mener là où il veut. Je pense surtout aux magiciens. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, l'outil des magiciens ce ne sont pas les trucages (bien sûr qu'il y en a), c'est nous-mêmes. Les magiciens sont des neurologues qui s'ignorent, ils savent comment fonctionne notre attention, ils savent que notre conscience est une toute petite chose émergente dans notre cerveau et qu'elle peut être dirigée avec une facilité déconcertante. Ils savent que chaque seconde de la journée, nous fabriquons le réel avec les éléments qui sont à notre portée ; ils n'ont plus qu'à choisir quels éléments utiliser, quand les utiliser et comment les utiliser. Il n'y a quasiment jamais de "trucs" dans les tour de magie, on se manipule nous-mêmes en suivant les instructions d'une personne tierce (le magicien).

On pourrait dire des tas de choses dessus et la SJ involontaire est la plus importante dans nos actes de tous les jours, surtout au volant d'une voiture. Il suffit juste de changer de station à la radio pour risquer un accident mortel. Mais là on déborde un peu de de la SJ, il s'agit plutôt des limites de notre attention et de notre conscience.

J'aimerais maintenant parler de la SJ vis-à-vis de soi-même, qu'elle soit volontaire ou non. On a tous des moments dans la journée où on lâche les brides d'auto-jugement et d'auto-critique et c'est même plutôt salutaire, voire vital. C'est ce qui permet de nous exprimer sans crainte d'être mal perçu. On chante tous mieux sous la douche et dans sa voiture, mais est-ce qu'on chante mieux, objectivement ? Peut-être mais on s'en fout. Et dans les rêves c'est pareil, on a tous plus ou moins rêvé d'avoir été à l'origine d'une oeuvre complètement magnifique, que ce soit musicale ou visuelle (dessin, peinture). Quant à savoir si c'est objectivement une belle oeuvre ou non, je pense que d'une, on le saura jamais étant donné qu'on est le seul témoin mais je crois le cerveau capable de reproduire les centaines d'informations qu'il a stockées pendant la vie, au détail près. Alors il peut y avoir des mauvaises estimations de notre part concernant l'oeuvre ou des subterfuges de l'inconscient pour donner l'illusion mais j'ai envie de dire que ça n'a pas d'importance étant donné qu'on est loin d'avoir des preuves sur la chose. Le fait est que pendant ces états (douche, voiture, rêve) on est dans notre bulle et on s'en tape de comment on paraît de l'extérieur et si on chante bien ou pas. On est dans un état de flottement de jugement, dans un état de grâce et ce qui ressort de ce moment de création spontanée c'est justement ça : une expression sur le moment de ce qu'on a en tête.

J'ai longtemps enregistré les musiques que je jouais en groupe et j'ai pu à mon insu découvrir un peu les mécanismes qui rentrent en jeu dans ce phénomène : le décalage qu'il peut y avoir entre l'oeuvre en tant que tel et le ressenti qu'on a par rapport à celle-ci. Quand on joue ou qu'on improvise, on est dans le flux des idées qui nous traversent dans la tête et en pleine phase d'expression donc on n'a pas forcément le recul nécessaire pour juger le truc. Pendant mes répètes, j'ai connu des moments d'extase complète et de "bof" artistique et j'ai remarqué avec stupéfaction que, bien que les moments d'extase pouvaient parfois correspondre à des moments musicaux objectivement bons (écoutés plus tard) et que les moments bof correspondaient à des moments bofs, bref si parfois le ressenti collait avec la réalité, eh bien parfois c'était carrément l'inverse. En réécoutant tel passage et en me remémorant à quel point je pensais sur le moment jouer un truc extra, je me rendais compte que c'était pas si terrible et inversement (j'ai eu de belles surprises là-dessus), en réécoutant des passages que je pensais "bof" au moment de les jouer, j'étais complètement estomaqué de la pertinence des notes, de la beauté musicale et de l'état de grâce qui se dégageait lors de l'écoute à tête reposée. Ce sont des anecdotes amusantes et intéressantes et ça montre juste que l'on est pas tout le temps le meilleur juge de ce qu'on peut produire artistiquement et qu'on ne peut pas enregistrer ses ressentis (évidemment) et émotions qui, même si elles peuvent influencer la qualité de ce qu'on crée, agit parfois comme un filtre qui nous empêche de voir objectivement ce qu'on fait. Mais c'est nécessaire, on n'est pas complètement des machines.

Pour en revenir à la scène de la douche à l'opéra, là on est en plein dans une contradiction (qui n'en est pas une si on s'y penche de plus près), à savoir : l'artiste est dans sa bulle, complètement décontracté et en confiance pour produire la meilleur performance artistique possible, mais il est au milieu d'une scène et d'une salle pleine à craquer. Au-delà du caractère comico-surréaliste, personne ne pourrait faire ça, c'est complètement insensé. Et la morale de cette scène c'est qu'un artiste doit, dans sa tête du moins, être aussi à l'aise sur scène que chez lui. C'est ce qui fait la qualité des grands artistes de scène, une aisance qui fait que le public sera envoûté. La suspension de jugement de l'artiste qui, après des milliers d'heure de travail, influencera en retour le public, public qui sera comme invité dans la salle de bain de l'artiste. Dans une salle de spectacle, l'artiste et le public partagent le même monde, c'est vraiment la base.

Je vais finir par parler de la différence (d'un point de vue personnel) entre la création musicale et la création littéraire. Pour moi (et je pense pour plein d'autres artistes) l'écriture est infiniment plus complexe que la musique dans le sens où la musique disparaît aussitôt qu'elle est apparue : je prends ma guitare, je gratte, je la repose. Il reste rien. Les pensées musicales que j'ai exprimées à travers l'instrument se sont tout de suite évaporées dans le silence et on n'en parle plus. Je n'ai pas le temps de me juger. Alors que l'écriture, c'est figé, je vois mes pensées et quand je termine le texte, les mots ne s'évaporent pas en l'air. Le texte c'est mon jugement qui me regarde et qui ne veut pas partir. On peut bel et bien rentrer dans des états de grâce et écrire 30 000 mots en un jet (ça m'est encore jamais arrivé) mais en fin de compte on est obligé de revenir dessus, relire, analyser et juger (cf. ce que j'expliquais plus haut sur la musique et s'écouter plus tard, sauf qu'en musique c'est moins "nécessaire" qu'en littérature). La littérature est une discipline qui demande le moins d'auto-critique possible. C'est Philip Roth qui disait qu'un écrivain doit être sans honte.

Bref, c'était juste pour finir sur cette petite touche personnelle. J'aurais encore des tonnes de choses à dire sur le sujet, notamment sur les rêves car de la même manière qu'on abandonne notre capacité de critique en entrant dans une salle de spectacle ou de cinéma (expérience de rêve éveillé collectif, on pourrait dire), on abandonne notre esprit d'analyse aux portes du sommeil.

Et c'est bien pour ça qu'en on chie pour devenir lucide. :D
Sur l'écran noir de mes nuits blanches
Moi je me fais du cinéma
Sans pognon et sans caméra


Claude Nougaro

 

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