22 Août

Le secret oublié de la “dorveille”

Récemment j’ai lu un livre intitulé Head Trip: A Fantastic Romp Through 24 Hours in the Life of Your Brain de Jeff Warren.Le journaliste y expérimente à la première personne et avec une grande curiosité la conscience dans tous ses états, du sommeil profond à la méditation, en passant par le rêve lucide. L’un des chapitres de ce livre m’a stupéfiée, l’état de conscience décrit, intitulé sobrement “The Watch” remettait en cause tout ce que je croyais savoir sur le sommeil.

Qu’est ce qu’un sommeil normal ? Depuis l’enfance nous avons été élevés avec l’idée que le sommeil doit se produire d’un seul bloc, du coucher au lever, sans interruption jusqu’au petit matin.

L’historien Roger Ekirch a mis à mal cette idée en faisant une recherche à travers les écrits historiques. Il a découvert de nombreuses mentions d’un « premier sommeil » et d’un « deuxième sommeil ».

De son côté, le chronobiologiste Thomas Wehr a conduit une série d’expérience sur 15 sujets pour déterminer quel était le cycle de sommeil humain naturel loin de tout éclairage électrique. Les sujets de l’expérience se couchaient et se levaient avec le soleil, pendant l’hiver où les nuits sont les plus longues, c’est-à-dire de 18 heures à 8 du matin.

Sur une période de 3 à 4 semaines, les sujets dormirent nettement plus que la moyenne attendue, payant la fameuse dette de sommeil accumulée avant le début de l’expérience. La première surprise fut le temps qu’il fallut pour payer cette dette, plusieurs semaines, ce qui indique que les deux grasses matinées de nos week-ends sont loin d’être suffisantes pour combler le manque de sommeil de la semaine.

Lors de l’expérience, lorsque cette dette de sommeil fut payée, les dormeurs se sont stabilisés à une moyenne de 8 heures de sommeil, mais selon un cycle que les scientifiques ne reconnurent pas, en tout cas pas pour un sujet humain.

Forcés de rester au lit pendant une douzaine d’heures, les sujets de l’expérience ont commencé à dormir en deux morceaux. Le premier sommeil commençait environ deux heures après s’être mis au lit et durait entre 3 et 5 heures. Puis les sujets de l’expérience se réveillaient et restaient éveillés entre 1 et 3 heures avant de se rendormir jusqu’au petit matin, ayant ainsi un sommeil segmenté en deux parties.

Mais la surprise vient des sujets eux-mêmes qui ne se plaignirent pas de ces heures d’inactivité et n’y manifestèrent aucun ennui. Pourtant forcés de rester au lit, sans rien faire, pendant plusieurs heures, ils ne voyaient pas le temps passer.

L’étude des sujets de l’expérience permit de découvrir que, pendant ces heures d’éveil nocturne, l’état de conscience relevé chez les sujets ne correspondaient à rien de connu, ni totalement éveillé, ni totalement endormi, une sorte de troisième état de conscience contenant à la fois des caractéristiques de l’éveil et du sommeil. Cet état étant ressenti par le sujet comme une forme de douce absorption méditative, conscient de son environnement mais dans un état de plaisante rêverie. Cet état unique semble propre à l’introspection, il permet de mettre en contact son conscient et son inconscient.

Cet état fut baptisé en anglais “The Watch”, et il m’a fallu un peu creuser sur Internet pour trouver le mot français, très poétique « dorveille », concaténation des mots dormir et veille, mot moyenâgeux perdu dans la langue française moderne.

Alors pourquoi avons-nous perdu cet état naturel de sommeil ? Le grand coupable c’est la vie moderne et notamment l’éclairage électrique. Il nous a poussé à décaler au fil du temps l’heure de notre coucher et il bousille notre rythme circadien naturel. Mais comme le prouve l’expérience de Wehr il est toujours possible de retrouver ce sommeil en s’isolant des éclairages artificiels pendant une période d’un mois, en hiver, et en se couchant et se levant avec le soleil.

Sans aller aussi loin de nombreuses personnes expérimentent régulièrement ces réveils nocturnes de une à quelques heures. Conditionnés à croire qu’un sommeil normal est un sommeil d’un bloc, ils se croient victimes d’insomnie et vivent très mal cette expérience qui est pourtant un retour à notre schéma normal de sommeil.

Enfin, dernier retour intéressant de cette expérience, les sujets ont rapporté trouver leur environnement plus coloré, vivant, vibrant. Ce qui a poussé l’expérimentateur à se poser cette question très intéressante pour nous autres, qui accumulons sans remord une énorme dette de sommeil pour veiller de plus en plus tard: “A quel point sommes nous vraiment jamais réveillés ?”.

Alors la prochaine fois que vous vous réveillez en pleine nuit sans arriver à vous rendormir, profitez tranquillement de la paix de la nuit, et laissez vous aller dans l’état de dorveille.

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9 commentaires sur “Le secret oublié de la “dorveille”

  1. Bonjour,

    Je souhaitais vous féliciter du travail de ce blog qui est très intéressant pour moi qui suis une grande rêveuse et très intéressée par l’oniromancie.

    Merci à vous.

  2. La “dorveille”, quel mot merveilleux !

    J’ai encore du mal à trouver de la documentation sur ce concept du moyen-âge, mais il semble qu’il était aussi utilisé pour décrire cet état très particulier dans lequel les chevaliers se retrouvaient des fois pendant leurs longues chevauchées ou les pèlerins, pendant leurs longues marches. Un état où la fatigue s’effaçait et qui leur permettait de faire des 10aines de kilomètres sans s’épuiser.

    Vous parlez dans cet article du moyen de provoquer des émergences spontanées de cet état, et j’y ai été très sensible car j’ai plusieurs fois expérimenté ces réveils à 1-2h du matin, que je croyais intempestifs, quand à cause d’une grosse fatigue, j’arrivais à m’endormir avec le début de la nuit.
    D’ailleurs, comme vous le soulignez très justement, j’ai pris à chaque fois ces périodes de veilles comme des formes d’insomnies, ce qui m’a sans doute empêcher d’en profiter pleinement…

    Mais pour être pratiquant de yoga nidra, je dirais qu’il est relativement aisé de provoquer volontairement cet état là. Je ne sais pas si ces deux états de conscience (dorveille et yoga nidra) coïncident parfaitement, mais j’expérimente régulièrement en état de yoga nidra ce que vous évoquez: lourdeur, vibrations, images puissantes et riches, états de transcendance, inflation ou disparition du temps…
    Et au retour des beaux jours, je compte bien tester cet état de “sommeil profond lucide” dans de longues marches pour tenter de goûter à la dorveille de nos ancêtres 🙂

  3. C’est un peu ça oui, mais cela peut aussi aller plus loin. Dans son livre, l’auteur mentionne des rêves éveillés, l’impression que son corps est lourd, des sensations de vibrations, et on voit parfois des images se superposer à la réalité, l’état le plus proche ce serait les hallucinations qui accompagnent la paralysie du sommeil, mais des hallucinations positives.

  4. L’Etat dorveille …
    En gros, on sait qu’on est réveillés mais on reste au lit quand même pendant une période de quelques heures, puis on se rendort ?
    Si c’est le cas, le week-end, c’est souvent ce qui m’arrive. Je me réveille généralement vers 8-9 heures du matin, mais ne quitte pas le lit avant que l’on ne m’appelle vers midi, pour aller manger.
    Pourtant, je ne me rendors pas du tout entre 8-9 heures et 12H, et il est vrai que le temps semble passer très vite.

  5. C’est vrai que c’est très dur, mais en tout cas ça fait rêver 🙂
    Une fois par an, on peut toujours faire une petite cure de sommeil maison, ne serait ce que pour estimer le vrai temps de sommeil dont on a besoin et essayer d’adapter cela à la vie active.

  6. en même temps il est dur de nos jour de pouvoir se coucher dit” comme les poules” et se lever quand le soleil se lève si notre vie professionnel ne le permet pas. Maintenant il est intéressant de savoir cette information . Le soin par le sommeil serait même peut être plus favorable de manière naturel que de manière “électrique”.

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