Suite du concours « Sortez vos rêves de votre tête » voici le logomorphe d’Onirophage. L’auteur nous entraîne avec talent à la rencontre de son inconscient lui-même. Et ne manquez pas la fin !
Venez aussi lire ici le Yucatan version « clair » de SDE.
Bravo à tous les deux pour leur talent !
Le logomorphe
J’ouvre les yeux.
Je ne sais pas qui je suis, si j’ai jamais été quelqu’un.
Je déambule dans un monde inconnu et étrange. Je vois un dinosaure passer au loin…
Un dinosaure ?! Mais bien sûr, je dois être dans un rêve !
Au moment où je comprends ce fait, la gravité se fait beaucoup plus dense. J’ai beaucoup de mal à tenir debout sur mes jambes.
La sensation étant insoutenable, je crie tout haut en m’adressant directement au rêve : « Je veux me réveiller ! » Hélas, il ne se passe rien.
J’essaie de fermer les yeux très forts en me disant que quand je les ouvrirai de nouveau, je serai dans mon lit. Quand j’ouvre les yeux, je suis toujours dans un paysage de désolation.
Je suis entouré d’immeubles en ruine, de fumerolles noires s’élevant à perte de vue et d’animaux étranges et inquiétants, dinosaures et autres chimères, et toujours cette pesanteur écrasante.
J’essaye plusieurs dizaines de fois de me réveiller. Rien à faire, je crois que je suis prisonnier de ce monde irréel sans possibilité de respirer hors de ma carcasse onirique.
Enfermé entre les murs de mon inconscient, je tourne en rond comme un animal sauvage pendant un temps que je ne peux plus mesurer. Je perds peu à peu mon esprit critique. J’ai juste une seule idée à laquelle me raccrocher, je suis dans un rêve.
Je sens que le temps se ralentit, les secondes devenant des heures, les heures devenant des mois, je finis par devenir une zone en friche, une coquille vide dont le seul but est de fonctionner comme un robot de chair et d’huile.
Sans comprendre pourquoi ni comment, je déambule dans cette morne rêverie, triste zombie de poussière emporté par les courants d’air des tristes rues d’un désert onirique.
Ne sachant depuis combien de temps j’erre ainsi, quelques secondes ou plusieurs siècles, un personnage pour le moins étrange m’apparaît subitement, au détour d’une ruine.
Il porte un masque métallique couvert de peintures tribales mystérieuses à dominante rouge.
Il reste là à me fixer et son regard me transperce d’une énergie hypnotique réunissant tout le spectre allant du plus lumineux des rêves transcendants au plus ténébreux et angoissant des cauchemars.
Sans émettre un son, sa voix grave et profonde résonne telle une explosion cataclysmique dans mon crâne semi-comateux. J’ai l’impression que mon âme va voler en éclats.
« Quel est ton rêve ? »
Cette phrase m’éveille de ma léthargie qui a peut-être duré mille ans. Je ne saurais le dire tant cette longue traversée des limbes ressemblait à une mauvaise hallucination ayant laissé en moi un mal être gluant et pâteux.
Cet être mystérieux tend son bras vers moi. Il ouvre sa main. Une lumière éblouissante en sort jaillissant en moi telle une fontaine de lucidité.
Soudain, je vois beaucoup plus clair. Des images défilent dans mon esprit comme une oasis musicale dans un désert de silence.
Des visages se présentent devant les yeux de mon esprit en une sarabande épileptique de démons, de fées et de pantins. Des lieux antédiluviens aux allures post-apocalyptiques se présentent sous mes pieds et dans le creux de mes mains. Des amphithéâtres antiques couverts d’une flore extra-terrestre, fougères violacées, champignons bleus et cavités biscornues abritant des chorégraphies de particules iridescentes surgissent dans mon esprit. Des villes illuminées d’hologrammes et de véhicules volant entre des gratte-ciel en lévitation dans l’espace dérivent en orbite autour de géantes rouges et de nébuleuses fantomatiques.
Les scènes se succèdent ainsi pendant des heures et des heures. Je commence de nouveau à perdre la notion du temps, captivé par ce magma hurlant et trépidant.
Que vois-je réellement ? Ces visions sont-elles issues de mon passé, de mon futur, de mes rêves, d’univers étrangers ?
Sur le point de perdre conscience dans ce malstrom incompréhensible, je hurle : « Stop ! »
Je me trouve de nouveau en compagnie du masque impénétrable. Cette voix me perce de nouveau le crâne.
« Quel est ton rêve ? »
Cette voix si majestueuse et si puissante aurait pu me broyer le cerveau mais au lieu de cela, elle me propose de réaliser mon rêve. Mais justement, quel peut bien être mon rêve ?
Après tant de solitude, dans ces ruines balayées par la poussière des rêves érodés depuis des temps immémoriaux, je n’aspire qu’à la paix intérieure et au repos.
« Mon rêve est de pouvoir reposer mon âme en oubliant cet interminable labyrinthe de turpitudes. »
« Ton rêve est accordé. » Le masque me répond, d’une voix douce et cristalline. Je ne t’ai pas dit mon nom, retiens-le bien, il te sera nécessaire quand tu auras terminé ton rêve. Je suis le logomorphe.
Aussitôt, je tombe inconscient sur le sol.
Quand je reprends conscience, je me trouve dans un palais de cristal. Au-dessus de moi, une coupole s’ouvre sur un espace dans lequel dansent galaxies et nébuleuses. Le sol est recouvert d’un tapis de pétales de fleur multicolores dont le subtil éclat dégage une douce lumière lactée aux teintes arc-en-ciel.
Les colonnes de ce temple ressemblent à des tiges florales oscillant légèrement dans la brise.
Un parfum frais de prairie printanière caresse délicatement mes narines et enivre mon âme d’un bien-être m’enveloppant tout entier du plus microscopique des atomes et jusqu’aux plus élevés des sommets de la conscience.
Je me rends à une porte majestueuse recouverte d’or et d’argent ainsi que d’une multitude de pierres précieuses.
Après avoir descendu une volée de marches, je me retrouve dans une forêt très lumineuse embaumant le parfum des pins. Le chant des oiseaux m’apporte une joie incommensurable à tel point que je sens mon corps s’alléger. Bientôt, mes pieds touchent à peine le sol tandis que je prends de la vitesse. Puis je m’envole entre les feuillages, zigzaguant entre les troncs, à toute allure sans avoir la moindre sensation de danger. Je me sens tellement bien et tellement libre que je vole ainsi pendant des heures mais je finis par me poser à l’orée de cette forêt. Je me retrouve au bord d’un lac au-dessus duquel flotte une tonnelle en marbre. Je m’envole jusqu’à cet endroit et me pose près d’une statue du dieu Hypnos.
Je regarde la statue en pensant à la rencontre avec cet étrange logomorphe. C’est alors que la statue ouvre les yeux. Je peux voir défiler dans ce regard une série d’images fantasmagoriques. Il me semble voir l’âme des rêves eux-mêmes devant mes yeux ébahis et émerveillés à la fois par un tel spectacle.
Absorbé par ce cosmos flamboyant, je vois un flux énergétique irisé affleurer du regard du dieu pétrifié pour s’écouler en moi à travers mes orbites subjugués.
L’énergie des songes emplit tout mon corps puis emplit toute mon âme. Saisi d’une impulsion secrète, je ferme les paupières. J’ai alors l’impression d’assister à la naissance de l’univers. Non, j’assiste à la naissance des rêves. Un raz-de-marée de sensations déferle jusqu’aux tréfonds de ma conscience. J’assiste à la naissance de galaxies comme si je leur donnais moi-même le jour, je comprends que ces galaxies sont des rêves. Entre chacune d’elles, des cordons de lumière se tissent. Elles sont toutes reliées, les rêves sont tous liés. Focalisant davantage mon attention, je constate que des images se forment au coeur de ces galaxies. Je suis en train d’assister à la genèse onirique. C’est donc ainsi qu’en permanence de nouveaux rêves apparaissent, tandis que d’autres s’évaporent quand les rêveurs s’éveillent de leurs songes.
Soudain, j’ai l’idée de me diriger vers une bulle précise et je me retrouve dans ce rêve.
Un homme se trouve dans une grotte bleue au plafond se situant 150 mètres au-dessus de sa tête. J’entends alors des notes de piano cristallines résonner dans tout l’espace et je vois apparaître des plates-formes de chrome sous les pas du rêveur à mesure qu’il s’avance. Je m’approche de l’homme. Son visage respire la sérénité. Ses yeux bleus sont aussi profonds que l’océan et aussi élevés que le ciel.
Je vois qu’il ne me voit pas. Je tourne autour de lui, je vole comme un colibri mais rien n’y fait, je suis invisible. J’ai l’impression d’être la conscience de son rêve, d’être chaque élément simultanément.
Je décide de me détacher de ce rêve et de revenir à la source onirique.
Les images apparaissent maintenant plus nettes. Je plonge dans un autre rêve.
Une jeune fille est allongée sur un lit dans une pièce qui semble être une chambre à coucher. Elle commence à rêvasser. Elle pense à ce garçon qu’elle trouve si beau. Elle espère si fort qu’il éprouve les mêmes sentiments qu’elle que tout devient trouble autour d’elle. Elle est comme suspendue dans un tourbillon de faisceaux lumineux. Puis une nouvelle scène se matérialise dans laquelle le garçon la tient dans ses bras. Je quitte ce rêve imprégné d’innocence et retourne dans la sphère des rêves. Je vois d’anciens mondes désormais engloutis, des planètes distantes peuplées d’animaux étranges, des dieux faisant exploser des étoiles géantes, des peintres fantômes esquisser des toiles surréalistes.
Devant ce spectacle en perpétuel mouvement, je suis émerveillé. J’ai l’impression d’être Hypnos lui-même, d’être le gardien bienveillant de la nuit. Je me sens si puissant que j’aimerais que cette sensation ne cesse jamais.
A ce moment précis, le rêve cesse et je suis de nouveau sous la tonnelle flottant au-dessus du lac, face à la statue désormais inerte d’Hypnos.
Je reste quelques minutes abasourdi par ce dont je viens d’être le témoin et à la fois, je me sens imprégné d’une énergie renouvelée. Je crois que je pourrais soulever des montagnes du bout du petit doigt.
Je repense alors à ce que m’a dit le logomorphe. Appelle-moi quand tu auras fini ton rêve. La source onirique était donc ce qu’il voulait me montrer.
Mais pourquoi avait-il voulu me la montrer
? Qu’est-ce que j’avais de spécial ?
Le meilleur moyen de le savoir était de le rencontrer à nouveau. En considérant l’étendue de son pouvoir, je suis de toute manière à sa merci. Mon unique solution est donc la confiance. Me résignant à mon sort, je crie en m’adressant directement au rêve : « Logomorphe, si tu m’entends, j’aimerais comprendre la raison de tout ceci. »
A peine ai-je fini de prononcer cette phrase que retentit comme un coup de tonnerre :
« FERME LES YEUX ! »
La puissance de cette voix me fait résonner jusque dans les moindres fibres de mon corps onirique. Retrouvant mon calme, je ferme les yeux. Un flash de lumière transperce mes paupières puis j’ai l’impression de tomber en chute libre pendant quelques secondes.
Je sens que tout se stabilise autour de moi. Je décide d’ouvrir les yeux.
Je suis dans un cube de cristal tournoyant dans l’espace intersidéral. Tout autour de moi, des planètes virevoltent et à leur surface, je vois le masque du logomorphe.
Subitement, sa voix retentit de toute part. Il me dit: « Tu as pu voir l’envers du décor. Tu sais maintenant comment se forment les rêves. Tu connais le mystère de la nuit.
Mais il me reste encore quelques sujets importants à t’exposer à mon propos et à propos de ton futur.
J’attendais ta venue en ce lieu depuis longtemps mais notre rencontre ne pouvait se produire que sous certaines conditions. Il fallait que tu saches que tu étais dans un rêve sans toutefois savoir qui tu étais. D’ailleurs, à ton réveil, tu auras complètement oublié tout ceci.
Je suis le dieu des personnages de rêve. Je donne forme aux mots qui voyagent dans ta tête. Je détermine le comportement des êtres habitant tes rêves. Je crée les décors de tes escapades nocturnes.
Ton rêve désespérant de déambulations stériles dans des ruines fumantes était l’expression que quelque chose n’allait pas en toi. Tu aurais pu rester indéfiniment dans ce triste état. Ce rêve exprimait un pan de ta personnalité que tu refoules au plus profond de toi. Dans ces cas-là, l’écoulement du temps devient relatif et tu peux rester très longtemps bloqué dans ce type de rêve.
Heureusement, une autre partie de toi m’a sollicité pour te sortir de ce mauvais pas.
J’ai ainsi pu te révéler la face cachée de l’univers onirique.
Maintenant que tu connais le fonctionnement des rêves, je dois te révéler une vérité encore plus profonde.
Il y a maintenant une longue éternité que je suis le logomorphe. Le temps est totalement subjectif ici.
Toute cette éternité passée à réaliser des rêves demande une grande quantité d’énergie spirituelle. Bien que j’aie beaucoup de pouvoir, je commence à me faire vieux et il faudrait un esprit jeune et vif pour me remplacer. J’ai moi-même pris la place du précédent logomorphe. Il y a très longtemps quand la nuit précédente était en train de prendre fin! »
A cet instant précis, je réalise l’ampleur des paroles du logomorphe. Tout à coup, je me sens écrasé par le poids des implications de ma situation. Je me sens à la fois terriblement puissant et rongé d’une peur effroyable.
Le logomorphe reprend : « Je vois que tu as compris ce qui allait maintenant se passer. Tu vas devenir le nouveau logomorphe. En effet, chaque nuit naît, grandit puis disparaît à la manière d’un univers et pour la durée d’un univers, le temps étant relatif à celui qui l’expérimente. Chaque nuit représente la vie d’un cosmos. C’est pourquoi les personnages de rêve ne peuvent admettre qu’ils sont dans un rêve. Tout ceci est réel pour eux, tout comme la vie de veille te semble réelle en tant que personnage réel. En effet, qui te dit que ce que tu crois être la vie réelle n’est pas rêvée par un rêveur d’une autre dimension ?
Mais peu importe, le cycle du rêve doit se perpétuer. »
J’essaie de protester : « Je ne suis pas prêt. Je ne peux remplir ce rôle.
-Tu es aussi préparé que je l’étais quand j’ai pris la place de l’ancien logomorphe. Tu n’as rien d’autre à faire que de suivre ton instinct. D’ailleurs, tu es dans un état de conscience spécial dans lequel je t’ai plongé pour faciliter le passage de pouvoir. Tu n’as aucun souvenir de ton identité réelle, ainsi tu n’auras aucun remord à devenir le nouveau dieu de ce monde.
-Si j’accepte, que va-t-il arriver à mon moi ordinaire ?
-C’est la dernière révélation que je dois te faire. Chaque fois que tu te réveilles, tu n’es pas le même que tu étais quand tu t’es endormi. Chaque personnage de rêve exprime une facette différente de ta personnalité. Si tu deviens le logomorphe, le personnage de rêve correspondant le mieux à ta vie ordinaire du moment prendra ta place quand tu t’éveilleras. Il récupérera les souvenirs enregistrés dans ton cerveau, ainsi l’illusion sera parfaite.
Je n’ai plus le temps de t’expliquer quoi que ce soit d’autre.
Je commence à m’affaiblir. Ma fin est proche. Il faut vraiment que je te transmette mes pouvoirs! Si tu n’acceptes pas, ta capacité de rêver pourrait être perdue à jamais! »
En effet, je vois les planètes s’éteindre les unes après les autres. L’espace tout autour de moi s’obscurcit. Les visages du logomorphe s’effacent les uns après les autres et sa voix s’affaiblit.
Sous le choc mais avant qu’il ne soit trop tard, je crie: « Vite, transmets-moi tes pouvoirs ! Je suis prêt ! »
Je vois alors le logomorphe disparaître et concentrer son énergie en un seul point extrêmement lumineux. Je ne peux m’empêcher de fixer cette singularité onirique. Je me sens irrésistiblement attiré par cette lumière qui grandit de plus en plus vite en dimension et en intensité. Je suis aveuglé, mes yeux me brûlent. La lumière est désormais partout autour de moi et en moi. Je suis la lumière elle-même…
Je sens ma présence de plus en plus vaste et diluée dans l’espace. Puis je me divise sous forme de galaxies. Des images naissent en moi. Les images découlent de mon esprit comme d’une source jaillissante.
Je comprends enfin ce qu’est le véritable pouvoir du logomorphe. Il est le créateur de tout l’univers onirique. Non seulement, il a le pouvoir de créer mais il est la source de toute matière onirique.
Il est… Non… Je suis… le logomorphe…
Quelque part un rêveur ouvre les yeux…
« Qu’est-ce que j’ai bien dormi ! Par contre, ma mémoire onirique est toujours aussi faible. Je me rappelle juste ce rêve récurrent sans intérêt dans lequel je suis à l’hôpital, j’ai faim et l’heure du repas est passée. En plus, la nourriture d’hôpital c’est immonde.
Pourtant, j’ai l’étrange impression d’avoir fait un long rêve.
Si ça se trouve, j’ai fait un rêve lucide génial et je l’ai oublié. Mais je me fais probablement des idées », se dit-il avec un sourire désabusé.
Je vais plutôt jeter un oeil sur l’attrape-songes, histoire de me remotiver!
FIN



Bravo Oni et SDE !!
Publié par Zarly | 18 décembre 2011, 20 h 29 min