Avec une nouvelle année sur le point de commencer, il est temps de lâcher prise sur le passé pour se tourner vers l’avenir et ce qui est essentiel dans notre vie.
Cet article est paru dans le numéro 184 de la revue Recto-Verseau par l’auteur du livre Une méthode simple pour Lâcher Prise et il est reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur.
Le bleu du ciel s’étend limpide à l’infini, le vent caresse doucement votre peau et la chaleur du soleil embrasse votre visage. Le vent souffle dans les arbres jouant une douce musique apaisante. Les couleurs du monde sont plus vives, plus intenses, plus belles, les odeurs du monde sont presque palpables et incroyablement riches de vie. Vous entendez les voix de vos enfants qui jouent un peu plus loin. Et vous vous sentez bien, en paix avec vous-mêmes, heureux et profondément vivants dans chaque fibre de votre être. Vous sentez tout au fond de votre esprit un grand calme, comme un lac infini, plus vaste que vous-mêmes et qui est pourtant également vous. Il y a une grande force, une beauté et une sagesse du monde d’une vastitude sans fin dans laquelle vous vous laissez glisser avec délice.
Ces moments nous les avons tous vécus, ils nous surprennent par hasard, puis, à peine prenons-nous le temps de les apprécier, tentons-nous de les saisir, qu’ils disparaissent sous le poids des préoccupations quotidiennes diverses. Et la vie nous emporte dans un tel tourbillon de tâches, de devoirs et de corvées que nous avons la sensation frustrante de passer à côté de l’essentiel. Notre instinct nous souffle qu’il nous manque quelque chose, nous nous souvenons de ces petits moments de bonheur éparpillés le long de notre route, et nous les regrettons et laissons au hasard le soin d’en apporter de nouveaux. Alors que pourtant, il ne dépend que de nous de pouvoir revivre ces moments-là.
Comment ?
Lâchez prise …
Le mot est dit, il est à la mode, et dans de nombreux articles, il nous interpelle, nous attire et nous effraie à la fois.
Qu’est-ce que le lâcher prise ?
Et bien c’est à la fois une méthode et une finalité, la voie et le but.
La finalité du lâcher prise c’est un état d’esprit apaisé où se mêlent ouverture et acceptation. Le lâcher prise c’est vivre sa vie dans toute sa plénitude, en en appréciant chaque instant. Car lorsque l’on est disponible à la vie, on en cueille et savoure chaque aspect avec délice.
Par quelle méthode atteindre cet état ?
Ouvrons le dictionnaire, il donne une définition simple : cesser de tenir ce que l’on avait serré dans la main. Simple, oui, mais d’apparence assez limitée. Cette définition est pourtant totalement intuitive, car si vous tenez un objet dans votre main et que l’on vous demande de lâcher prise, vous ouvrirez tout naturellement votre main, et l’objet tombera au sol. Si l’on vous demande de faire la même chose sur votre esprit, le mot semble tout à coup plus obscur, plus mystérieux. Car il manque la réponse à trois questions toutes simples qui ouvrent la voie du lâcher prise : Qui a une prise ? Lâcher prise sur quoi ? Et enfin comment s’y prendre ?
Un avant-goût de lâcher prise
Exercice numéro 1 :
Prenez un fruit dans votre frigo et mangez-en un morceau. Etait-il bon ? Amer ou sucré ? Dur ou tendre ? Comment décririez-vous vos sensations ?
Maintenant prenez une grande et profonde respiration, mordez à nouveau dans ce même fruit, prenez le temps de le sentir sur votre langue, concentrez-vous sur votre bouche, ne cherchez pas à étiqueter vos sensations par des mots, ressentez directement ces sensations, oubliez le langage, la pensée, allez directement au cœur des sensations, en prise direct, sans interférence, en prenant votre temps, en savourant pleinement chaque bouchée. Imaginez que c’est la première fois que vous mangez un fruit totalement inconnu.
Dans la première partie de l’exercice, vous avez mangé comme à votre habitude, de façon efficace et rapide, sans faire particulièrement attention, votre cerveau compilant toutes les informations pour vous faire un compte-rendu rapide sur le fruit en question.
Dans la deuxième partie, vous avez pris le temps, vous vous êtes totalement impliqué dans l’action, vous en avez savouré chaque bouchée, et la même action a soudainement pris une toute nouvelle dimension. Vous avez lâché prise, cessé de vouloir contrôler pour simplement faire et apprécier.
Qui lâche prise ?
Moi, je, l’ego, mon esprit, on applique tous ces mots à nous-mêmes avec une grande facilité mais lorsqu’on y regarde de plus près, ils ne sont pourtant qu’un paradoxe enveloppé dans une énigme. Donner un nom à la partie de nous qui a besoin de lâcher prise ne nous apporte pas la solution, il faut se tourner vers l’intérieur, et la trouver par le ressenti.
Exercice numéro 2
Pensez à une possession qui vous tient particulièrement à cœur : votre maison ou votre voiture par exemple. Pendant un instant, pensez uniquement à cela et remarquez toutes les pensées qui traversent votre esprit sans les juger. Soyez un observateur tranquille de vos pensées, sans plus. Ressentez également les émotions qui vous envahissent. Il est possible de prendre un peu de distance sur le brouhaha de notre esprit et de l’écouter avec intérêt, comme une conversation distante ou un bruit de fond.
Tout d’abord, vous avez sans doute pensé à tout le plaisir que cette possession vous apportait. Puis insensiblement sont venus quelques pensées sombres, la peur qu’il arrive quelque chose de néfaste à cette possession, toutes les responsabilités qu’elle représente, l’inquiétude qu’on vous la vole ou qu’elle s’abîme.
Une voiture par exemple, vous aimez la conduire car c’est le dernier modèle, elle vous apporte un grand confort. Pourtant vous êtes inquiet à l’idée d’avoir un accident, de devoir payer la révision, l’essence, l’assurance.
Dans cet exercice, vous avez mis en lumière ce qui se passe en permanence dans votre esprit. En utilisant une représentation mentale de votre objet, vous avez ressenti toutes les émotions qui vous interconnectaient à lui, les bonnes comme les mauvaises. Vous étiez dans la position privilégiée d’un spectateur, à distance. Prendre de la distance … c’est là l’une des clés du lâcher prise. Avec un peu de distance il est possible de se « dés-identifier » de toutes ces pensées et émotions qui consomment tout notre temps et notre espace.
Lâcher prise sur quoi ?
Plus vous êtes attaché à un objet, une situation, ou encore une personne, plus vous portez en permanence tout au fond de votre esprit sa représentation mentale, avec son bagage complexe d’émotions contradictoires, de peurs et d’inquiétudes.
Exercice numéro 3
Prenez un ballon ou tout autre objet non cassable entre vos mains, si possible lourd. Tenez-le un long moment, jusqu’à ce que vos bras deviennent lourds, que vous ressentiez de la lassitude, une crispation, un rejet de votre corps et de votre esprit pour cette tâche ingrate. Sentez monter irrésistiblement l’envie de reposer cet objet. Résistez-y aussi longtemps que possible. Puis lorsque cela devient intenable, alors seulement, à cet instant, lâchez-le. Lâchez votre prise sur cet objet. Et écoutez les sensations que vous ressentez, un profond soulagement par exemple.
Une part de vous a en permanence une « prise » mentale sur des représentations virtuelles de votre vie comme vos possessions, votre famille, votre statut social. Ils sont comme des objets que vous transportez en permanence, partout où vous allez, tout au fond de votre esprit.
Un seul objet suffit pourtant à rendre nos bras lourds, à sentir des crispations dans nos mains, à épuiser notre force physique. Dans la vie courante, un objet ne nous encombre et ne s’utilise que lorsque l’on en a besoin, et se repose ensuite.
Comment lâcher prise ?
Puisque le lâcher prise doit se produire à l’intérieur de notre esprit, il faut utiliser les outils même de l’esprit : l’imagination, dont l’une des formes est la visualisation. Ces outils nous sont naturels, nous les utilisons en permanence, lorsque nous visualisons le visage d’un de nos proches ou imaginons sa réaction au cadeau d’anniversaire qu’on lui prépare. Et toutes les nuits, toutes ces images sous forme de rêves nous permettent de communiquer avec les couches les plus profondes de notre inconscient.
Arrêtons-nous sur un détail important. Le mot lâcher prise a une connotation effrayante. Sans doute parce qu’il implique une perte de contrôle, mais aussi l’impression péjorative d’abandon, abandon de ses responsabilités sur l’objet en question, et la peur inconsciente que quelque chose arrive à cet objet en l’absence de notre surveillance. Notre esprit a donc du mal à lâcher prise, car, en apparence, c’est contraire à l’éducation que nous avons reçue pour devenir des adultes responsables.
La façon la plus simple de montrer la voie à notre esprit c’est par l’exemple. D’abord en trouvant un compromis lui permettant de lâcher prise en toute confiance, puis une fois qu’il aura goûté au lâcher prise, il verra de lui-même qu’il n’est en fait pas question d’abandon, juste d’une nouvelle façon, plus saine et plus souple, de vivre.
Pour adoucir les inquiétudes de l’esprit, faisons-lui donc une proposition intermédiaire. Il ne peut y avoir abandon, perte, ou risque, si l’objet est mis dans un endroit sûr. Et aucun endroit n’est vraiment sûr, si il n’est pas surveillé par une personne de confiance. Nous allons donc confier nos précieuses possessions mentales à une tierce personne en qui nous avons totalement confiance.
Prenez donc un instant pour réfléchir à qui confier vos possessions. Il peut s’agir d’une personne, réelle ou imaginaire, célèbre ou inconnue. Le dalaï-lama, le pape, votre grand-mère adorée, ou un célèbre acteur que vous admirez, ou bien une force bienveillante sans visage; ce choix, personne d’autre que vous n’a à le connaître.
Formez une image mentale ferme de cette personne dans votre esprit et ressentez le lien puissant de confiance qui vous unit à elle. La force de votre conviction (et votre esprit dispose de ressources sans limites à ce sujet) lui insufflera vie pour l’exercice suivant.
Exercice numéro 4 :
Reprenez l’objet que vous aviez choisi au deuxième exercice. Allongez-vous dans un endroit calme, prenez d’amples respirations, veillez à ne pas être dérangé. A nouveau, mettez en lumière cet objet dans votre esprit. Ressentez sous forme de lien vous unissant à cet objet, toutes les émotions qui surgissent, le plaisir de le posséder, mais aussi toutes les responsabilités qui vous attachent à lui.
Puis, mentalement confiez cet objet à la personne que vous avez choisie. Si vous êtes une personne visuelle, voyez-vous mentalement le lui confier, et le lien qui vous unit à l’objet se rompre. Si vous êtes une personne auditive, entamez une conversation mentale avec cette personne. Si vous êtes une personne kinesthésique, ressentez cet échange, sentez le poids de l’objet, puis le contact avec la personne choisie et la légèreté qui en découle lorsque vous êtes libéré de cet objet. Ou bien utilisez toutes ces méthodes à la fois. Prenez le temps de détailler cette visualisation autant que possible, par tous vos sens, toucher, sons et même odeurs. Ressentez le soulagement qui découle de ce lâcher prise dans toutes les dimensions de votre esprit mais aussi de votre corps.
Puis restez tranquillement en vous-même.
Le lâcher prise est à la fois une méthode et une finalité, contenues l’une dans l’autre, indissociables. Pratiquer la méthode c’est déjà être en état de lâcher prise.
En tant que méthode, le lâcher prise éclaire le nécessaire travail de « décrispation mentale », permettant l’ouverture. Et lorsque nous lâchons prise sur un objet mental, il dévoile les dizaines d’autres qu’il cachait et sur lesquels nous pouvons, à leur tour, lâcher prise. La voie du lâcher prise va alors en s’approfondissant de plus en plus, jusqu’au lâcher prise ultime, humble et profond, le lâcher prise de soi pour se fondre dans le tout de l’instant présent.
Exercices, méthodes, je ne sais pas; à voir. Je ne résiste pas à l’envie de vous réécrire -alors que l’essentiel semblait dit- pour la simple raison suivante: je n’ai pas encore votre livre, commandé, mais j’ai été saisi par les deux premiers paragraphes de cet article.
Là, il ne s’agit plus de rêve mais d’une sorte d’extase en plein éveil, qui nous saisit à l’improviste (c’est en tout cas ainsi que je l’ai connue), à la vue d’un objet ou d’un décor le plus souvent banal, qui prend une intense aura émotionnelle sans que nous sachions pourquoi: réminiscence non identifiée par la mémoire, état d’esprit favorable d’une disponibilité affective qui aurait débouché sur une émotion analogue même en face d’une réalité extérieure toute différente, je ne sais…
En tout cas, je n’ai jamais réussi à induire ce genre de sensation délibérément, intentionnellement; ça m’a toujours pris par surprise, juste l’espace de quelques secondes en général.
Ce qui est certain, c’est qu’un esprit mobilisé par un projet ou des soucis ne sera pas réceptif, pas disponible pour reprendre ce terme, et c’est ce qu’a merveilleusement suggéré H.G.Wells dans un conte proprement « magique » qui s’intitule « La porte dans le mur » si je me souviens bien, et où un adulte essaie en vain de retrouver cette porte donnant accès à un monde poétique un peu tel que vous le décrivez et qu’il lui est arrivé par hasard de franchir enfant…
Pour finir, l’incorrigible et enragé littéraire que je suis ne peut s’empêcher de compléter ses précédentes mentions de poètes (Laforgue et Rimbaud)en indiquant à vous mais aussi bien sûr à tout lecteur de ce blog intéressé éventuellement par ces questions que quasiment la totalité de l’oeuvre d’un poète plus récent et bien moins connu -à quel point injustement!!- est nourrie par cette expérience d’une présence à la fois intense, extatique et d’une certaine manière rêveuse du réel, aussi bien actuel que passé; ce poète est Jean Follain et, ô hasard, je me trouve tout naturellement amené à conclure ces lignes en mentionnant que son univers d’expérience est en Occident un des rares vraiment proches du haïku japonais, bien qu’avec tout de même un peu moins de laconisme! Coïncidence car nous voilà une fois encore amenés en Orient, j’espère que ces lignes ne vous auront pas ennuyée ni paru par trop hors sujet!!
Juste ce point encore, histoire de nous ramener un peu vers l’ouest? Un texte tout à fait marginal dans l’oeuvre de cet auteur, je veux parler cette fois de Hugo von Hofmannstahl, « Lettre de Lord Chandos » décrit au tout début du XXème siècle une expérience analogue, bien que cette fois dans un contexte de grand désarroi et trouble spirituel, au départ loin de la sérénité sous-tendue seulement ici et là de nostalgie qu’exprime Follain, mais le point d’arrivée « extatique » est somme toute assez proche!
Merci pour toutes ces références, de nombreux auteurs ont cherché à saisir l’essence de ces moments, les haïku en particulier, cherchent à saisir l’évanescence du moment présent. Ils nous permettent de mieux comprendre l’importance de vivre véritablement dans le moment présent.
Il y a divers degrés au ressenti d’être dans l’instant présent, ou lâcher prise. Le moment d’extase que vous décrivez serait le summum de l’échelle. La plupart du temps, il s’agit juste d’un simple bien être, d’avoir l’esprit en paix, et c’est déjà bien